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Déracinement Culturel


Une cargaison de militant-e-s part en direction de la forêt de La Vérendrye. L’objectif? Démontrer notre soutien à la Nation Algonquine du Bassin-Versant de la Rivière Outaouais (N.A.B.R.O.) qui y vit. En effet, cette communauté anishinabée est en pleine lutte contre l’industrie forestière. Plus de la moitié de la forêt qu’elle occupe, et dont son mode de vie traditionnel dépend, a maintenant été rasée. Depuis les années 1990, des membres de cette communauté ripostent par tous les moyens qui leur sont disponibles (pétitions, manifestations, blocages, poursuites, etc.), mais rien n’y fait : les coupes continuent et le territoire s’appauvrit.

Le 24 juillet dernier, la compagnie forestière Louisiana Pacific a obtenu l’autorisation de couper dans un secteur qui empiète sur le territoire de quatre familles anishinabées. Seulement quatre jours plus tard, les chemins forestiers étaient en chantier et le 4 août les coupes débutaient à une vitesse incroyable. Déterminée à protéger son territoire et, du même coup, sa culture ancestrale, une partie de la communauté anishinabée du Lac-Barrière a établi un campement le 29 juillet en bordure de la route 117. Ils ont ensuite fait une requête d’urgence aux tribunaux pour mettre fin aux coupes forestières dans plusieurs secteurs de la réserve faunique La Vérendrye. L’injonction sera traitée le 15 août au palais de justice de Montréal. La situation est urgente : les forestières sont agressives et le temps est compté. Les Anishinabés traditionalistes n’ont plus rien à perdre et comptent bien se faire entendre.

Historique du territoire

Jadis, les Anishinabés nommaient ce territoire « Préservation du castor ». En 1950, le gouvernement du Québec renomma cet espace La Vérendrye et lui conféra le statut de parc dans la législation. Ce titre préservait la région de toute exploitation et restreignait les droits de chasse et de pêche de façon à ce que seuls les autochtones y aient accès. Ainsi, le territoire comme le mode de vie traditionnel des Anishinabés demeura largement intouché… pour quelques années. En effet, il en fut ainsi jusqu’à ce que le gouvernement du Québec reclasse le secteur en 1979 sous la dénomination « Réserve faunique ». Comme le nom l’indique, une réserve faunique dédie l’espace à la protection de la faune, mais, paradoxalement, cette protection ne s’applique pas à l’habitat. Selon les lois actuelles, le Ministère des Ressources Naturelles est en droit d’octroyer des permis de coupe dans les réserves fauniques. C’est ainsi que l’abattage de masse des arbres put débuter dans la forêt de La Vérendrye.

Des ententes unilatérales

Évidemment, l’exploitation forestière souleva l’indignation chez plusieurs occupants du territoire qui commencèrent, en début des années 1990, à manifester leur désaccord. Les gouvernements fédéral et provincial eurent alors à négocier une entente avec la communauté de Barriere Lake. En 1991, ils signèrent une entente trilatérale d’une durée de trois ans ayant pour optique la cogestion et la coexistence. Cette entente visait l’élaboration et la mise en œuvre d’un plan de gestion intégré des ressources (PGIR) pour la forêt et la faune. Le PGIR devait avoir pour optique le développement durable et l’harmonisation des travaux forestiers avec les activités traditionnelles des Algonquins. Sur papier, la situation semblait s’améliorer et l’entente entraîna la cessation des manifestations. Geneviève Nottaway (Anishnabée de la communauté Maigan-Ajik) rapporte, qu’en réalité, cet accord permit à l’exploitation abusive des terres de s’accroître. En outre, l’accord prévoyait des protocoles spécifiques visant les compagnies forestières, mais ceux-ci ne furent pas respectés. Une seconde entente, bilatérale cette fois-ci, fut signée en 1998 avec le gouvernement du Québec. L’intention était de poursuivre les travaux débutés en 1991 et d’organiser le partage des revenus. Par contre, ce papier ne freina toujours pas l’exploitation croissante sur le territoire ancestral anishinabé. En effet, le gouvernement ne cessa jamais de délivrer des permis de coupe dans la réserve faunique La Vérendrye malgré les négociations en cours.

Des dommages importants

Ainsi, depuis que La Vérendrye est une réserve faunique, les compagnies forestières y opèrent à la fois un génocide écologique et culturel, et ce, avec la complicité de nos gouvernements. Écologique, car leurs activités engendrent inévitablement une perte de biodiversité. Les coupes avec protection et régénération des sols (CPRS) sont similaires aux bonnes vieilles coupes à blanc. Le vocabulaire a changé, quelques manœuvres sont différentes, mais il demeure que la machinerie rase tout. L’abatteuse moderne avance beaucoup plus rapidement que les bûcherons d’antan et les compagnies coupent sans retenue, ignorant la durée de repousse des conifères (100 ans) et des feuillus (80 ans) dans la région. Quant aux programmes de reboisement, qui ont tout d’une monoculture, ils ne permettent pas à la forêt de recouvrer sa diversité et sa résilience naturelle. D’ailleurs, tout feuillu ou arbre sans valeur qui pourrait ombrager l’espèce replantée est généralement débroussaillé. Cette « Réserve faunique » n’est ainsi pas à l’abri de la destruction malgré le fait qu’elle abrite trois espèces menacées : la tortue des bois, le faucon pèlerin anatum et le pygargue à tête blanche. De plus, il semblerait que l’orignal et le lapin diminuent à une vitesse alarmante dans ce secteur.

Les compagnies forestières mettent également en péril le patrimoine culturel des anishinabés. Effectivement, l’exploitation de leur territoire ancestral a déjà causé la perte de plusieurs sites traditionnels. Ils perdent ainsi, par ce ravage, la possibilité de transmettre leur savoir-faire à leurs enfants. On peut lire sur le site de SOS-Poigan : « C’est comme si quelqu’un débarquait dans votre village et mettait feu à votre épicerie, votre hôpital, votre école, votre quincaillerie,… » La relation à la nature est le fondement de l’identité et de la spiritualité de cette communauté. Sans leur forêt, ils sont déracinés. Ils n’auront plus les ressources nécessaires à l’autosuffisance et devront être relocalisés.

L’affaire Tsilhqot’in

Néanmoins, la défense de La Vérendrye n’est pas perdue. Étant donné qu’il s’agit d’un territoire non cédé, les anishinabés détiennent un nouveau levier politique important : le jugement rendu cet été par la Cour Suprême quant à la nation Tsilhqot’in. En effet, cette décision a établi un cadre pour la reconnaissance du titre foncier d’une nation. La juge McLachlin a accordé au peuple Tsilhqot’in, basé en Colombie-Britannique, un titre ancestral en s’appuyant sur leur occupation régulière et exclusive des terres au moment de l’affirmation de la souveraineté européenne. Le titre ancestral confère le droit d’utiliser et de contrôler le territoire ainsi que d’en tirer les avantages. Cette bataille juridique a débuté en 1983 en réponse à des permis de coupe octroyés par la Colombie-Britannique sur des terres ancestrales tsilhqot’in. Ce jugement, rendu le 26 juin 2014, est la preuve légale que ces autorisations étaient incompatibles avec les obligations de la province envers le peuple Tsilhqot’in. De la même manière, si le gouvernement du Québec était conséquent avec ce jugement, les autorisations d’exploitation forestière accordées dans La Vérendrye perdraient leur légitimité légale en regard des droits ancestraux du peuple anishinabé.